Nazaré : Antoine Chicoye aux premières loges

Interview - Plus que n'importe quel vidéaste, il évolue au coeur de la communauté surf présente sur place lors des grosses houles hivernales.

Par - @surfsessionmag -
Antoine Chicoye
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Depuis plusieurs années Antoine passe ses saisons d'hiver à Nazaré. Plus que n'importe quel vidéaste, il évolue au coeur de la communauté surf présente sur place et dont les membres chassent les grosses houles qui réveillent habituellement le spot entre novembre et avril. Peu nombreuses, elles changent radicalement le visage de Nazaré le temps de quelques jours et écrivent un peu plus l'histoire de ce lieu devenu emblématique. Son amitié avec Justine Dupont a contribué à lui ouvrir les portes de ce haut lieu du surf de grosses vagues. S'il est évident que son travail rend compte de la puissance océanique qui anime Nazaré, il se concentre sur ce qui gravite autour. Il se détache de l'action pure et pose son objectif sur les histoires qui y sont liées, les athlètes et la dimension humaine qui animent ce village de la côte atlantique du Portugal

La médiatisation de Nazaré est telle qu'il parait inutile de présenter le spot et de revenir sur ce qu'il s'y passe. Depuis une dizaine d'années, la plage de Praia do Norte attire les plus gros chargeurs de la planète. Au début ils n'étaient qu'une vingtaine. Aujourd'hui, il suffit que les cartes maritimes virent au rouge et annoncent une grosse houle pour que les surfeurs affluent du monde entier. 



Depuis que Garrett McNamara s'est élancé sur une vague de plus de vingt mètres, l'histoire de ce lieu ne cesse de s'écrire et celle du surf avec. Mais elle ne s'écrit pas toute seule. Les surfeurs sont là pour la nourrir. Les photographes et les vidéastes sont là pour l'illustrer, la documenter. Antoine est aux premières loges. Il fait partie de ceux qui documentent l'histoire de Nazaré. Il saisit avec finesse et talent (il suffit de voir son dernier film Enfer & Paradis pour le vérifier) les moments forts des saisons hivernales nazaréennes. 

Antoine et Garrett McNamara


Ce qu'il capture là-bas tranche avec les contenus que l'on voit habituellement. Son travail a quelque chose en "plus". Il est plus singulier, plus humain, plus intimiste. Il entre plus profondément dans les sujets qu'il aborde et ce qu'il en ressort est plus authentique. Cela vient sans aucun doute de sa capacité à être présent sans être pesant dans les moments forts tels que les veilles ou les matins de grosses houles. Mais aussi de l'amitié et de la proximité qu'il entretient avec certains surfeurs. Antoine a su trouver sa place à Nazaré, il est aujourd'hui indissociable de son histoire et participe à son écriture visuelle. 

Antoine et Justine Dupont


Les surfeurs de grosses vagues et les performances qu'ils réalisent sont de plus en plus présents au sein du paysage médiatique mondial. Mais il serait peut être temps de s'intéresser davantage à ceux qui se saisissent de leur caméra, se glissent dans leur sillage et sans qui les images de ces sessions souvent historiques n'existeraient pas. C'est en partie cela qui nous a donné envie d'échanger avec Antoine sur son expérience et sa pratique du spot. En plus d'être derrière la caméra, il partage le quotidien d'une partie de la communauté surf qui passe ses hivers à Nazaré. Il ne se contente pas de faire des images du spot, il documente ce qu'il s'y passe, s'intéresse à des parcours individuels, au quotidien des surfeurs avec lesquels il partage certains des moments les plus forts de leur saison.

Plus que quiconque il est témoin des évolutions à l'oeuvre, de la technicité qu'un tel spot requiert, autant chez un surfeur que chez un vidéaste et des réalités que la pratique du surf de gros impliquent. 

Antoine est très attaché au Pays Basque mais Nazaré l'appelle chaque année à la même période. Au moment où il nous parle il est en France mais dans quelques jours il sera de retour sur le spot qui a lancé sa carrière et changé sa vie. 

Pour commencer, est-ce que tu peux revenir rapidement sur ton parcours et ce qui t'a amené à filmer du surf ? 

Antoine Chicoye - " J'ai commencé la vidéo un peu par hasard. J'ai fait un semestre à l'étranger lors de ma dernière année d'étude et c'est là-bas que j'ai vraiment commencé. Avant ça j'étais déjà passionné mais ça restait de la vidéo amateur. J'ai rencontré le bodyboardeur Maxime Castillo avec qui j'ai commencé à filmer plus sérieusement en le suivant sur des compétitions. J'ai aussi rencontré Fred David, le copain de Justine (Dupont). C'est à ce moment-là que je suis allé à Nazaré pour la première fois. En 2017 j'ai commencé à travailler très souvent avec Justine et Fred, on est devenu amis. C'est ce qui m'a définitivement ouvert les portes de Nazaré.

 

Te rappelles-tu de la toute première fois où tu as vu une grosse houle à Nazaré ? 

Antoine - La première fois que j'ai vu des vagues de plus de dix mètres c'était en 2017. J'ai halluciné face à la puissance, au bruit, à l'ambiance, au décor... Le spot change radicalement de tête quand c'est petit ou quand c'est gros. Je conseille à tout le monde de venir voir ça, cette proximité immédiate avec les vagues. C'est un spectacle naturel hors du commun. 

On parle généralement moins du bruit, mais il doit être tout aussi impressionnant que ce qui se déroule sous nos yeux...

Antoine - C'est vrai que l'on en parle moins. Mais quand on est sur place il y a en permanence une sorte de brouhaha général impressionnant. Surtout lorsque certains sets tapent directement sur la falaise et font un bruit et des vibrations énormes. De manière générale le bruit apporte beaucoup à la vidéo et à Nazaré plus que jamais. 



Est-ce que filmer du surf de gros nécessite des compétences particulières, par rapport au surf de petites vagues ? 

Antoine - Oui. Le matériel est sûrement la plus grosse différence. Quand on filme des petites vagues elles sont le plus souvent proches du bord. Le positionnement lui aussi est différent, surtout à Nazaré. Là-bas, la configuration est très particulière. La falaise forme une sorte d'arène autour de la vague et permet de shooter de beaucoup d'endroits différents. Mais il faut une certaine expérience du lieu pour être capable de jauger les angles qui vont le mieux rendre. Dans le surf de gros l'objectif est de rendre la vague la plus grosse possible. On peut filmer la vague en plan serré, en plan large avec le phare au premier plan... qui constitue d'ailleurs l'angle le plus connu, qui a fait connaitre le spot. Le surf de gros c'est une niche. C'est ce côte précurseur qui m'a tout de suite plu. Le fait que les surfeurs soient peu nombreux à surfer là-bas et qu'ils aient des capacités physiques et mentales qui vont bien au-delà de ce que l'on voit sur les circuits classiques. 

Peux-tu nous parler un peu plus précisément du matériel que tu utilises pour filmer là-bas ? 

Antoine - Je ne tourne qu'avec des caméras RED, qui sont plutôt utilisées dans le milieu du cinéma, davantage destinées aux studios qu'aux action sports. Je filme la plupart du temps avec une RED en 6K et j'ai un objectif 150-600. Si on veut que les plans soient vraiment intéressants il faut bien s'équiper et avoir la lense la plus longue possible. On voit souvent des plans larges parce que les gens ne le sont pas forcément. Ce qui m'intéresse c'est la proximité avec le surfeur, avoir le plus de détails et d'informations possibles. Je mise beaucoup sur la qualité de l'image. J'essaye d'avoir le matos dernier cri et de le renouveler régulièrement. Avoir une qualité irréprochable est un moyen de se différencier de ce qui se fait généralement. 



En tant que vidéaste, quelle est ta touche personnelle à Nazaré ? La singularité qui caractérise ton travail ? 

Antoine - Il y a un angle que j'aime tout particulièrement et que l'on voit plus rarement, c'est celui de la plage. Même s'il a déjà été développé par le passé. J'ai choisi d'exploiter cet angle davantage que celui de la falaise, même si ça rend la chose plus difficile. Quand on est sur la plage les premières vagues viennent souvent cacher celles de derrière. C'est un emplacement plus risqué en termes de quantité d'images de vagues. Mais quand on tombe sur un petit créneau qui s'ouvre, les images sont bien plus impressionnantes. Le plan est plus complexe. Le fait d'être au niveau de l'eau donne à la vague sa taille exacte, sans effets d'optique. Quand on filme de la falaise c'est plus facile de créer ces effets d'optique, ce sont des choses que l'on apprend au fil des ans. Il y a plein de paramètres à prendre en compte lorsque l'on filme Nazaré et c'est seulement les années d'expérience qui peuvent te l'apprendre. Chaque angle possède sa qualité et ses avantages. 

Y a-t-il beaucoup de photographes et de vidéastes sur place ? 

Antoine - Oui, de plus en plus. Quand j'y étais au début, ça arrivait régulièrement qu'on soit un ou deux à filmer. Maintenant c'est extrêmement médiatisé. Des productions viennent du monde entier quasiment à chaque swell. Toute personne qui vient à Nazaré sort son téléphone ou sa caméra, amateurs comme professionnels. C'est le cycle naturel du spot, on ne peut pas lutter contre ça et ce n'est pas forcément une mauvaise chose. Ce qui m'intéresse le plus ce sont les histoires qui tournent autour de la vague. Je commence à me détacher de l'action. J'essaye de documenter la préparation des athlètes, les veilles de grosses houles, les lendemains... 



Peux-tu nous parler de l'ambiance qui règne sur le spot avant, pendant et après une grosse session ? 

Antoine - Les très grosses sessions sont assez rares, elles n'arrivent pas très souvent dans l'année. La veille, l'ambiance commence déjà à se tendre. Je l'ai vécu avec Fred et Justine. Ils analysent beaucoup les conditions. Ils se rendent sur la falaise, observent les bancs de sable, l'orientation de la houle... Les critères sont assez nombreux pour que cela soit parfait. Cette tension est très palpable le matin du swell. Les athlètes partent généralement à la nuit. J'essaye de ne pas m'imposer avec ma caméra, de ne pas trop leur poser de questions. Ils se mettent dans une bulle qui leur permet de rester focus sur ce qu'il va se passer. La configuration particulière du port qui se trouve juste à côté de la vague rend les choses encore plus impressionnantes. Plus les années passent plus les surfeurs sont nombreux et plus la rivalité est présente. Les matins de gros swells tout le monde se regarde, il y a des caméras partout. C'est très particulier mais cette ambiance hors normes, hors du commun m'a beaucoup plu et je ne l'ai retrouvée dans aucun autre sport. Une fois que les surfeurs sont à l'eau l'ambiance est plutôt bonne, même si ce n'est pas toujours le cas. Il y a ceux qui surfent à Nazaré toute l'année, les locaux et les étrangers qui s'y sont installés. Puis il y a ceux qui viennent juste pour les grosses houles et qui veulent scorer un maximum de vagues. C'est parfois à ce niveau que les tensions se ressentent. Une course à la plus grosse vague s'installe. C'est un peu la direction que prend le spot, celui qui aura la plus grosse. Avec Justine on est pas là-dedans, on recherche avant tout la meilleure expérience. Notre but est que celle du jour soit toujours meilleure que la veille. En termes de vagues pour elle et d'images pour moi. Le lendemain d'une très grosse session il reste souvent des vagues mais l'ambiance se détend. Le créneau est souvent meilleur pour y aller à la rame. L'ambiance diffère totalement en fonction de comment s'est passée la session. 



Entre les surfeurs présents à l'année ou sur un temps plus court, les rapports tendent-ils davantage vers la communauté, l'échange ou au contraire sont-ils plutôt chacun de leur côté ? 

Antoine - Au départ c'était une communauté, ils étaient seulement une vingtaine. Aujourd'hui c'est différent et il y a vraiment de tout. Les surfeurs viennent du monde entier, ce qui a tendance à diviser les équipes. Nous on s'entend bien avec pas mal de monde, on fait partie d'un petit groupe qui se serre les coudes. Je pense à Justine, à Pierre Rollet, au local Tony Laureano. On est une petite équipe. Mais c'est loin d'être le cas pour tout le monde. J'ai l'impression que la dimension communautaire se perd de plus en plus. À l'eau il y a quand même de l'entraide, ça reste des humains qui s'engagent dans quelque chose qui pourrait entraîner leur mort. Tout le monde garde un peu un oeil sur tout le monde. Il y en a beaucoup qui se mettent à l'eau sans jet de sécurité, ce qui donne encore plus de boulot à ceux qui en ont un. À Nazaré c'est beaucoup, et de plus en plus, une guerre d'égo à celui qui aura la plus grosse vague à la rame, en tow... Même si Justine prouve plutôt le contraire. 



Qu'est ce qui t'a donné envie de faire ton dernier film, Enfer & Paradis ?

Antoine - C'est surtout Justine, encore plus que le spot. J'adore ce spot et je lui dois beaucoup. Mais il reste difficile à rider et à filmer, malgré les années et l'expérience. Ce n'est pas Jaws, ce n'est pas une vague qui déroule régulièrement sur du reef et qui forme un tube délimité. Au début les gars de Jaws se moquaient des gars de Nazaré en leur disant que ce n'était pas une vraie vague. Je n'étais pas forcément d'accord avec ça. Mais voyager et voir d'autres vagues m'ont permis de prendre du recul. Cela ne fait aucun doute, c'est la plus grosse vague du monde mais ça reste une vague avec peu d'épaule. Même si les surfeurs font des lignes de fou dessus. Je pense que c'est un bon terrain d'entraînement, c'est sauvage, il n'y a pas de passe, il y a du jus, le shore break est hallucinant. Mais en termes d'images Nazaré reste moins passionnante qu'une vague comme Jaws, que je trouve tout aussi impressionnante. Au Portugal c'est une toute autre ambiance, les gars sont cagoulés, il fait froid, il y a de la brume. Ça a aussi beaucoup de charme mais c'est très différent des autres grosses vagues comme Mavericks, Belharra, Todos Santos... Le surf de gros à Nazaré c'est presque un sport à part entière. 



Y a-t-il une chose dont tu aimerais parler à propos de Nazaré et du surf de gros, dont on ne se rend pas forcément compte si l'on est pas, comme c'est ton cas, au coeur de l'action ? 

Antoine - Peut être cette guerre d'égo assez omniprésente que l'on ressent tous les jours. C'est très particulier, il faut le vivre pour le comprendre. Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, les performances sont vues et relayées dans le monde entier, ça buzze de partout. On voit maintenant des grosses vagues passer aux infos ! On le dit souvent en rigolant avec les autres mais Nazaré ressemble parfois à un petit cirque. Beaucoup de surfeurs viennent sans être forcément préparés, sans avoir vraiment conscience du danger, ce qui rend le spot de moins en moins surfable. Sur le papier, chaque surfeur doit venir avec un jet ski de sécurité, mais sur le terrain c'est loin d'être le cas. Ce qui casse un peu le mythe c'est que certaines personnes viennent sans forcément être surfeurs à la base. Même s'ils arrivent à performer. Mais il y en a de plus en plus qui viennent pour la fame, pour être vus. Seul l'avenir nous dira comment tout ça va évoluer mais si ça continue, ça va être de plus en plus compliqué d'avoir des bonnes vagues, de ne pas s'embrouiller au pic... Certains jours c'est du grand n'importe quoi. 



Est-ce que tu travailles sur d'autres projets là-bas ? 

Antoine - Oui j'ai beaucoup de projets en cours ou à venir. Il y en a certains dont je ne peux pas encore parler. Je travaille depuis deux ans sur une série documentaire sur Garrett McNamara, qui n'est visible pour l'instant qu'aux États-Unis, « One hundred foot wave. » Le but est de documenter au plus près le quotidien et les performances des athlètes. En tant que vidéaste j'essaye de plus en plus de me rapprocher de la réalisation, de mener des projets comme Enfer & Paradis. Il y a plein de choses qui arrivent, le meilleur reste à venir ! 

Antoine et Justine lors d'une projection d'Enfer & Paradis


Pour finir, y a-t-il un souvenir, un moment fort qui t'a vraiment marqué au cours d'une des saisons que tu as passée à Nazaré ? 

Antoine - Je pense que c'est la compétition qui a eu lieu l'an dernier, les premiers championnats du monde de surf de grosses vagues, que l'on voit dans Enfer & Paradis. Le Nazaré Tow Surfing Challenge organisé par la WSL. C'était une journée très riche en émotions. J'étais positionné sur la plage pour filmer, il y avait beaucoup de brume, ce qui rend la visibilité du spot parfois très compliquée. C'est d'ailleurs le problème principal de Nazaré. Cette brume peut arriver d'une minute à l'autre et couvrir intégralement le spot. Le jour de la compétition on était dans ce genre de conditions. Je ne savais pas quelles images j'avais réussi à avoir. Je pensais même avoir loupé la vague de Justine, celle qui lui a fait tout gagner. Mais quand plus tard j'ai regardé les images, j'ai halluciné en voyant sa vague. Entre le créneau parfait que j'ai eu depuis la plage et l'énorme bombe de Justine... C'était parfait ! À cela s'est ajouté l'accident d'Alex (Bothelo) qui a choqué la planète entière. C'était une journée très particulière et mitigée à la fois. Entre la performance de Justine et ce coup de down qu'on s'est pris en voyant Alex inanimé. Cette compétition était complètement hors normes. "

>> Par Ondine Wislez Pons 

                                                
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