Entretien avec le photographe Tim McKenna, expert à Teahupo’o

"Le sportif réalise un exploit historique et le photographe capture l'essence du moment."

06/02/2024 par Ondine Wislez Pons

Laird Hamilton, la « Millenium Wave » © Tim McKenna
© Tim McKenna

« Surfer l’insurfable a toujours été mon objectif et cette session m’en rapproche. » Voici les mots de Laird Hamilton après la session qui a valu a Tim McKenna son fameux shot de la « Millenium Wave » à Teahupo’o (qui fit la couverture du Surf Session n°159). Si en ce jour d’août 2000, le waterman américain a surfé l’insurfable, le photographe lui, l’a capturé. Par la suite, la photo a fait le tour de la planète, marquant un tournant dans la perception que le monde avait du surf de grosses vagues et jouant, par la même occasion, un rôle majeur dans la carrière de Tim, alors âgé de 32 ans.

Né à Sydney à la fin des années 60, Tim est l’un des photographes de surf contemporains (et autres sports d’action) les plus emblématiques, son travail inspirant sans cesse ses pairs, toutes générations confondues. Installé à Tahiti depuis de nombreuses années, il a photographié Teahupo’o sous toutes ses coutures, mettant un point d’honneur à être présent sur toutes les plus belles sessions. Tim continue de capturer la nature polynésienne océanique dans ce qu’elle a de plus puissant, de plus beau, de plus spectaculaire, ainsi que les performances des surfeurs et des surfeuses capables de s’y mesurer. Ses photographies sont reconnues tant pour l’engagement dont il fait preuve pour les réaliser, que pour leur haute qualité technique et artistique.

Surf Session – Salut, Tim ! Peux-tu revenir sur tes débuts en photographie ?

Tim McKenna – J’ai commencé la photo très jeune, en autodidacte. Je prenais alors des photos sur les premières compétitions de surf professionnel en France, à Lacanau. Je documentais aussi mes trips surf sur la côte avec les potes et les trips snowboard à la montagne. Par la suite, j’ai travaillé comme assistant dans la publicité et la mode, à Los Angeles et à Paris, pour me perfectionner. Après des études universitaires en Australie, qui n’avaient rien à voir avec la photo, j’ai décidé de me réinstaller en France en essayant de vivre de la photo. Très vite, j’ai commencé à collaborer avec Surf Session, à faire des shootings pour Oxbow et pour d’autres marques de surf.

© Tim McKenna

Comment définirais-tu ton ADN ?

Le rêve, la lumière et la performance. J’essaye de capturer des moments uniques avec des sportifs qui ont du style, de travailler la lumière de manière subtile tout en mettant en avant des décors naturels qui font rêver.

Depuis combien de temps fais-tu de la photographie en aqua ?

J’ai eu mon premier caisson étanche fabriqué sur-mesure en 1990. C’était un caisson en plexiglass fait pour un boîtier Nikon, avec un flash. Cela va donc bientôt faire 35 ans que je fais des images en aqua.

Comment es-tu arrivé à Tahiti et pourquoi as-tu décidé d’y rester ?

La toute première fois que j’ai été à Tahiti, c’était en 1987 pendant un transit et j’ai été subjugué par sa beauté en regardant simplement par le hublot. J’y suis retourné en 1997 pour couvrir la toute première compétition officielle et y faire mon premier trip avec Oxbow, en compagnie de sportifs, Gary Elkerton, Robbie Page et Duane DeSoto. J’y suis ensuite retourné tous les ans, pour des séjours d’un mois ou deux. Puis, en 2002, j’ai décidé de m’y installer, pour ne rien manquer de toute l’action qui se déroule à Teahupo’o.

Peux-tu nous parler du chemin que tu as parcouru et qui t’a amené à devenir l’un des spécialistes de Teahupo’o ?

Depuis 1997 je me suis donné les moyens de ne louper aucune grosse houle. Et comme à l’époque il n’y avait pas de photographe de surf installé à Tahiti, j’ai alors décidé de m’y installer. À force d’organiser des productions et des shootings à Teahupo’o, je suis en quelque sorte devenu un incontournable du lieu. Par contre je n’y habite pas parce qu’il ne fait pas toujours très beau là-bas, mais j’y suis souvent dès que les conditions sont bonnes.

Pour un photographe, qu’est-ce qui différencie Teahupo’o d’une autre vague ?

C’est une vague ultra photogénique qui mesure entre un et dix mètres, souvent glassy ou offshore. Le chenal ne sature jamais, ce qui permet de la shooter en relative sûreté, dans toutes les conditions et de beaucoup de manières différentes. L’approche que j’en ai dépend beaucoup des prévisions et des conditions.

© Tim McKenna
© Tim McKenna
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Koa Rothman © Tim McKenna
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On se prépare différemment si on y va pour faire des images sous l’eau au caisson étanche que pour une journée XL tow in depuis un bateau. La veille, on se prépare différemment parce que l’on n’utilise pas les mêmes outils. Puis à côté d’autres spots ailleurs dans le monde, l’ambiance y est encore tranquille. Et il peut y avoir des sessions avec plus de photographes et de caméramans que de surfeurs à l’eau. Avec l’expérience, on arrive à anticiper les petites fenêtres au cours desquelles il y a des bonnes conditions hors saison.

Peux-tu revenir sur ton shot de la « Millenium Wave« , ce qu’il a changé pour toi ?

Le fait que tout le monde connaisse cette image a clairement aidé ma carrière et participé à ma notoriété. Mais pour moi, c’était l’aboutissement de plusieurs années de trips avec des sportifs au cours desquels on photographiait les catalogues Oxbow. C’était la journée parfaite où tout le travail réalisé en amont finit par payer. Le sportif réalise un exploit historique et le photographe capture l’essence du moment. La photographie est un travail d’équipe.

Depuis tes débuts, est-ce que ton matos a beaucoup évolué ?

On va dire qu’il y a eu quelques grands changements. Il y a eu l’introduction de l’autofocus dans les années 90 puis le passage au numérique en 2005. À part ça, on fait des photos à peu près de la même manière. Le numérique est tout de même beaucoup plus pratique pour l’aqua, on n’a plus à rentrer au bord ou à aller au bateau pour changer de pellicule films. On peut rester à l’eau pour shooter tout le temps que dure la batterie. C’est surtout la post-production qui a beaucoup évolué. On n’est plus devant une table lumineuse à trier des cartons de diapositives et à noter les informations dessus. Maintenant, on se retrouve devant un écran d’ordinateur où toutes les images sont regroupées au sein d’un seul logiciel. Le tout se trouve sur un disque dur où les recherches fonctionnent par mots clé.

Et quelles sont les conséquences de ces évolutions techniques sur ton travail ?

Les conséquences sont un peu tragiques pour moi. Je n’arrive plus à faire de longues heures de post-production. Mes yeux fatiguent devant les écrans, ce qui m’oblige à faire beaucoup de breaks. Mes yeux ne sont pas faits pour regarder de petits écrans. J’essaye donc de réaliser des images qualitatives dès le départ, qui n’auront pas besoin de beaucoup de modifications, afin de limiter le temps que je passe sur l’ordinateur. Par contre, la numérisation des images a fortement aidé du point de vue du stockage, de la distribution et de la vente des images.

Peux-tu nous parler de ton matériel et des réglages que tu affectionnes particulièrement ?

J’ai souvent plusieurs boîtiers. Trois, en général. J’aime pouvoir passer d’un set up à un autre ou préparer des caissons spécifiquement pour certains shootings. De manière générale, j’ai toujours un caisson avec un grand dôme, qui peut réaliser des photos grand angle et moitié/moitié et un caisson avec un 50 ou 85 mm. J’utilise le 105 ou le 200 pour shooter plus serré. Le reste du matos reste dans une pelican case. Les réglages vont dépendre des conditions et du résultat souhaité. Les choses se passent ultra rapidement et pour l’action je donne la priorité à l’ouverture pour pouvoir dégainer et capturer le moment quelles que soient les circonstances. S’il y a peu de lumière, j’apprécie les flous filés ou le noir et blanc, pour l’image subaquatique la clarté de l’eau est très importante. Le mieux c’est quand les conditions sont plutôt calmes et quand ce n’est pas trop gros. Les drones sont également de superbes jouets, ils permettent de trouver des angles différents.

Comment gères-tu l’impact et à quel moment décides-tu de plonger ?

C’est l’expérience qui détermine le moment de la plongée. On plonge au dernier moment et on descend le plus bas possible en essayant de trouver des failles pour se protéger si besoin. C’est comme quand on fait un duck dive en surf. C’est un timing à avoir, pour éviter que la vague nous entraîne et qu’elle ne nous brasse trop.

As-tu déjà perdu ou cassé du matos ?

Plusieurs de mes boîtiers ont coulé, mais uniquement sur des shootings de mode aquatiques où l’on oublie de bien fermer le caisson après avoir changé d’objectif ou de batterie. Les fautes d’inattention se payent cash. En 25 ans à Tahiti j’ai pris trois fois une vague carrément sur mon bateau. Mais je n’ai jamais perdu de matos parce que je l’enferme toujours bien dans une pelican case, mais si ça a parfois été limite. Il faut toujours être prêt à remettre le matos dans la caisse et à refermer les clapets.

© Tim McKenna
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Keala Kennelly © Tim McKenna
© Tim McKenna
© Tim McKenna

Si tu avais des conseils à donner au niveau du choix du matos, quels seraient-ils ?

Même si je n’en étais pas fan au début, les appareils hybrides sont très performants et beaucoup plus compacts. Quand on voyage beaucoup, c’est un gros avantage, tout comme ils le sont pour les caissons étanches. Les marques se valent beaucoup aujourd’hui. Il faut vraiment bien connaître son matériel pour pouvoir progresser et il est important d’avoir quelques très bons objectifs.

Comment as-tu géré l’apparition des réseaux sociaux et la transition qui s’y est opérée ?

J’ai commencé avec Myspace et Facebook. J’ai compris que c’était une belle opportunité pour les photographes mais aussi une belle arnaque dans le partage des photos. J’ai eu la chance de faire un shoot Roxy avec Kelia Moniz et les Roxy girls en 2015, quelques années après le lancement d’Instagram. Elles étaient déjà collées à leur téléphone et m’ont expliqué son fonctionnement, alors je me suis lancé !

Pour aller plus loin…

Dans la continuité de Teahupo’o : Tahiti’s Mythic Wave paru en 2008, le photographe s’apprête à sortir un second livre consacré à Teahupo’o. Son premier ouvrage, traduit en sept langues, avait rencontré un très grand succès, remportant le prix du meilleur livre de voyage à la Foire du livre de Berlin.

Beaucoup de choses se sont passées depuis. Les surfeurs qui n’étaient que des bambins en 2008 sont aujourd’hui des héros nationaux, les houles massives se sont succédées, les carrières des surfeurs professionnels ont été définies par leur volonté – ou leur réticence – à s’attaquer à cette vague redoutable et Teahupo’o est devenue une véritable attraction touristique, ainsi qu’un lieu de tournage pour des films et des campagnes publicitaires. Le plus remarquable, c’est que la notoriété de cet extraordinaire miracle de la nature devrait croître de façon exponentielle en juillet prochain, lorsque Teahupo’o accueillera les Jeux Olympiques de Paris de 2024. Le monde entier aura les yeux rivés sur Teahupo’o et le nouveau livre de Tim McKenna, Teahupo’o : The Miracle at the End of the Road constituera un beau souvenir.

Si vous souhaitez en apprendre davantage sur Tim et son parcours, n’hésitez pas à écouter l’épisode d’Impact Zone qui lui est consacré.

Surf Session n°159, octobre 2000

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